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Rassurez-vous, je finis par comprendre de moi-même que les couleurs utilisées sur les cartes d’Al-Idrîsî ne faisaient que représenter la hauteur des reliefs, le pourpre figurant les plus hauts sommets, le rose les altitudes moyennes, l’orangé les reliefs les plus bas, le jaune étant dévolu aux terres sans élévation particulière. Mais rien dans ce que je découvrais des environs d’Acre n’aurait pu me permettre de le comprendre, cette partie de la Terre sainte étant constituée de dunes basses et d’étendues de sable plus basses encore. Les terres étaient d’un gris-jaune terne, sans trace visible de végétation, et la ville elle-même était d’un brun grisâtre.
Les rameurs firent contourner la base d’un phare à l’Anafesto et l’embouquèrent dans un port de dimension modeste. Il était inondé de détritus et d’ordures, ses eaux étaient grasses et visqueuses, empestées d’une odeur de poisson ; d’entrailles de poisson, de poisson pourri, pour être précis. Au-delà des docks s’élevaient des bâtiments qui semblaient constitués de boue séchée (il n’y avait là que des auberges et des hôtels, m’indiqua le capitaine, car il n’y avait rien à Acre qui pût être qualifié de résidence privée), tandis qu’au-dessus se dressaient les édifices plus imposants d’églises, de monastères, d’un hôpital et du château de la cité. Plus loin dans les terres, derrière le château, une haute muraille de pierre flanquée de douze tours crénelées ceignait la ville d’un demi-cercle, depuis le port jusqu’à l’extrémité opposée de sa façade maritime. Cela m’apparut comme une mâchoire de cadavre hérissée de dents. De l’autre côté de la muraille, m’informa le capitaine, se trouvaient le camp des chevaliers croisés et, au-delà, un second mur, si possible encore plus robuste, érigé telle une barrière qui séparait la pointe de terre sur laquelle se dressait la ville du reste du pays, entièrement tombé aux mains des Sarrasins.
— Voici notre ultime possession chrétienne en Terre sainte, constata tristement le prêtre du bord. Soyez-en sûrs, elle tombera elle aussi, dès que les infidèles auront décidé de s’en rendre maîtres[16]. La huitième croisade a été si vaine que les croisés ont définitivement perdu toute ferveur. Il en arrive d’ailleurs de moins en moins. Comme vous l’avez remarqué, il n’y en avait aucun sur ce bateau. Les forces présentes à Acre sont donc incapables de porter la moindre escarmouche à l’extérieur des murailles.
— Humpf, soupira le capitaine. Les chevaliers n’y songent même plus, désormais. Ils sont membres d’ordres si nombreux — Templiers, Hospitaliers, que sais-je encore... – qu’ils préfèrent se battre entre eux... quand ils ne s’ébattent pas scandaleusement avec les carmélites et les clarisses !
Le chapelain eut un haut-le-corps, sans raison bien apparente à mes yeux, et jeta d’un ton indigné :
— Je vous en prie, monsieur, un peu de respect pour la soutane que je porte.
Le capitaine se contenta d’un haussement d’épaules.
— Déplorez-le tant que vous voudrez, mon père, vous ne pourrez en tout cas le nier. (Il se tourna vers mon père.) Les troupes ne sont pas seules à être en plein désarroi. La population civile, ou ce qu’il en reste, est en totalité composée de fournisseurs ou de serviteurs des chevaliers. Les Arabes natifs d’Acre sont trop vénaux pour nourrir la moindre inimitié à l’égard des chrétiens que nous sommes. En revanche, ils sont depuis toujours à couteaux tirés avec les Juifs de la ville. Le reste des habitants se compose d’une masse hétéroclite et fluctuante de Pisans, de Génois ou de nos compatriotes vénitiens, tous rivaux et aussi prompts à se quereller. Si vous avez l’intention de commercer tranquillement dans cette ville, je ne saurais trop vous conseiller de vous rendre dès que vous aurez accosté vers le quartier vénitien et de vous y installer, en évitant de vous laisser entraîner dans les discordes locales.
Nous rassemblâmes donc nos bagages dans la cabine et procédâmes aux préparatifs du débarquement. Le quai grouillait d’individus aussi dépenaillés que crasseux, qui se bousculaient autour de la passerelle, agitant les bras et se houspillant les uns les autres, tout en proposant d’une voix criarde leurs services en français commercial, mais aussi en une multitude d’autres idiomes.
— Pour vos bagages, monsieur ? Seigneur marchand ! Messire ! Mirza ! Cheikh khaja !...
— Vous allez à l’auberge ? Locanda ! Caravansérail ! Krane !...
— Avez-vous besoin de chevaux ? Ânes ! Chameaux ! Porteurs !...
— Qui veut un guide ? Guide parlant le sabir ! Guide parlant le farsi !...
— Envie d’une femme ? Une belle femme bien grasse ! Une nonne ! Ma sœur ! Mon petit frère !...
Mon oncle se contenta de recruter quelques porteurs et choisit pour cela, parmi ceux qui se présentaient, cinq des moins repoussants. Le reste reflua d’assez mauvaise grâce, brandissant les poings et lâchant des imprécations imagées :
— Qu’Allah vous regarde de travers !
— Crevez étouffés en mangeant du cochon !
— Allez tous vous faire foutre !
— Allez brouter vos putains de mères !
Les marins déchargèrent notre cargaison de la cale, et nos nouveaux porteurs hissèrent nos paquets sur leur dos, sur leurs épaules, voire sur leur tête. Matteo les pria, d’abord en français puis en farsi, de nous conduire dans la meilleure auberge du quartier de la ville réservé aux Vénitiens, après quoi nous quittâmes le quai.
J’avoue que je ne fus guère impressionné par Acre (Akko, comme l’appelaient ses habitants). La ville, aussi sale que le port, n’offrait à voir que de sordides bâtiments, et ses avenues les plus larges étaient plus étroites que les plus modestes venelles de Venise. Les rares zones un tant soit peu ouvertes empestaient l’urine, et les parties closes des murs étaient plus méphitiques encore, car ce n’étaient qu’égouts à ciel ouvert dans lesquels des chiens décharnés disputaient les débris à des rats monstrueux qui sortaient même en plein jour.
Plus encore que l’odeur de Saint-Jean d’Acre, c’est son bruit qui vous accablait. Dans toutes les ruelles assez larges pour y étaler une carpette, une multitude de vendeurs, accroupis épaule contre épaule derrière leurs petits tas de marchandises de pacotille (foulards et rubans, oranges racornies, figues blettes, coquillages de pèlerin, feuilles de palmiers), hurlaient à pleins poumons afin d’être entendus de plus loin que les autres. Mendiants, culs-de-jatte, aveugles ou lépreux geignaient, larmoyaient et tentaient de vous agripper au passage. Des ânes, des chevaux et des chameaux[17] au pelage miteux (les premiers que j’eusse jamais vus) nous bousculaient en chemin, avançant d’un pas traînant parmi les ordures dans les rues étroites. Tous avaient l’air épuisé et misérable sous le poids de leurs lourds fardeaux, mais ils n’avaient d’autre choix que de se soumettre aux coups de bâton et aux imprécations que leur vociféraient leurs maîtres. Des groupes d’hommes de toutes nations, qui se tenaient debout, conversaient à tue-tête. Je suppose que la majeure partie de leurs propos concernait des sujets aussi ordinaires que le commerce, la guerre ou le temps, mais leurs échanges étaient si bruyants qu’on aurait juré qu’ils étaient en train de se quereller rageusement.
Dès que nous pûmes emprunter une rue assez large pour cheminer côte à côte, j’entrepris mon père au sujet d’une question qui me tourmentait :
— Tu as bien dit que tu emportais des marchandises à échanger au cours de ce voyage, n’est-ce pas ? Pourtant, je n’ai rien vu charger de tel dans l’Anafesto, à Venise, et je ne vois toujours rien de cette nature à l’heure actuelle. Est-il resté un chargement dans le bateau que je n’aurais point vu ?
Il secoua négativement la tête.
— Prendre le risque de convoyer jusqu’ici de telles denrées n’eût fait qu’éveiller la convoitise d’innombrables bandits et voleurs.
Il souleva alors un petit paquet qu’il portait lui-même, ayant refusé de le confier à aucun des porteurs.
— Au lieu de cela, nous transportons quelque chose de léger et de fort discret, mais dont la valeur marchande est énorme.
— Du safran ! m’exclamai-je.
— Tout juste. Un peu sous forme de brique pressée, un peu en poudre, tel que récolté. Et quelques semences du crocus qui le produit.
Je partis d’un éclat de rire.
— Tu ne vas tout de même pas t’arrêter pour en planter et attendre qu’un an s’écoule avant la récolte !
— Qui sait, si les circonstances l’exigeaient ? Il faut parer toute éventualité, mon garçon. Aide-toi, et le Ciel t’aidera. Nous ne serions pas les premiers voyageurs à pratiquer la marche des trois haricots.
— Pardon ?
Mon oncle vint éclaircir ma lanterne.
— Le célèbre et redouté Gengis khan, le grand-père de notre Kubilaï, conquit une bonne partie du monde en marchant de cette façon lente. Ses armées et leurs familles eurent à traverser la quasi-totalité de l’immense Asie, et ils étaient bien trop nombreux pour se nourrir de pillages et de rapines. Non, pour subsister, ils avaient tout simplement emporté avec eux des graines afin de les semer et des animaux susceptibles d’être élevés. Dès qu’ils avaient épuisé les vivres dont ils disposaient et progressé plus loin que ne pouvaient les rejoindre leurs convois de ravitaillement, ils cessaient leur avancée et s’établissaient sur place. Ils plantaient leurs grains et leurs haricots, prenaient soin d’élever leurs chevaux et leur bétail, et attendaient de pouvoir en récolter le produit. Dès qu’ils avaient réussi à se ravitailler et à se constituer des réserves suffisantes, ils repartaient vers leur prochain objectif.
— J’ai ouï dire que, parfois, ils choisissaient un de leurs hommes sur dix et le mangeaient.
— Fadaises ! tonna mon oncle. Tu imagines un chef de guerre décimant ses propres troupes ? Il serait tout aussi judicieux de sa part de leur faire manger leurs épées et leurs lances ! Armes qui seraient, par ailleurs, je crois, tout aussi peu comestibles. Je doute qu’un seul Mongol ait les dents assez solides pour mâcher un de ses semblables. Non, ils se contentaient de s’arrêter, de planter et de faire de l’élevage, puis, une fois bien nourris, ils repartaient, pour s’arrêter ultérieurement.
Mon père compléta :
— C’est ce type de progression qu’ils dénommaient la marche des trois haricots. Cela inspira même l’un de leurs cris de guerre. Dès que les Mongols arrivaient en vue d’une cité ennemie, Gengis leur criait : « Les foins sont coupés ! Donnez du fourrage à vos chevaux ! » À ce signal, la Horde se déchaînait, se livrant au pillage, commettant viols, ravages et massacres. Ils dévastèrent ainsi Tachkent, Boukhara, Kiev et bien d’autres grandes villes. On raconte d’ailleurs que, lorsque les Mongols prirent la ville d’Herat, ils exterminèrent ses habitants jusqu’au dernier, soit près de deux millions d’individus : dix fois la population de Venise ! Mais, bien sûr, au regard de l’immense population de l’Asie, une telle hécatombe se remarque beaucoup moins.
— Je veux bien l’admettre, la marche des trois haricots semble pertinente, concédai-je. Mais quelle lenteur !
— La victoire récompense souvent l’homme patient, philosopha mon père. Cette lente marche a conduit les Mongols jusqu’aux frontières polonaises et roumaines...
— Et même jusqu’ici, ajouta énigmatiquement mon oncle.
Nous passions précisément à côté de deux hommes au teint bistre qui semblaient porter des vêtements faits de fourrures, bien trop chauds et épais pour le climat local. Oncle Matteo s’adressa à eux : « Sain bina. » Tous deux parurent un moment interloqués, mais l’un répondit : « Mendu, sain bina ! »
— Quel est ce langage ? m’enquis-je.
— Du mongol, répliqua mon oncle. Ces deux-là sont d’authentiques Mongols.
Je le considérai un instant bouche bée, puis tournai mon regard vers eux. Apparemment tout aussi étonnés que moi, ils gardaient la tête orientée dans notre direction, l’air stupéfait, tandis qu’ils s’éloignaient. Les rues d’Acre grouillaient d’hommes aux traits et aux habits si exotiques que j’étais encore bien incapable de distinguer d’où pouvait venir tel ou tel. Mais tout de même, ces deux-là étaient des Mongols ? La horde de loups-garous qui avait été le cauchemar, la terreur de ma jeunesse ? Le fléau de la Chrétienté, ceux qui avaient menacé l’ensemble des civilisations de l’Occident ? Ainsi, ces gens-là auraient pu être de paisibles marchands à Venise et échanger un calme bonjour avec nous tout en se promenant sur la Riva Ca’de Dio ? Certes, ils n’avaient pas vraiment l’apparence de marchands vénitiens : leurs yeux ressemblaient à deux fentes dans des visages tannés comme du vieux cuir...
— Alors, ce sont vraiment des Mongols ? répétai-je en écho, songeant aux kilomètres et aux millions de cadavres qu’ils avaient dû accumuler pour parvenir en Terre sainte... Que font-ils donc ici ?
— Je n’en ai aucune idée, avoua placidement mon père. Mais nous le saurons sans doute en temps voulu.
— Ici, à Saint-Jean d’Acre, semblent se côtoyer des gens d’à peu près toutes les nationalités de la Terre, fît mon oncle. Regarde, vois venir cet homme noir, c’est sans doute un Nubien ou un Éthiopien. Et cette femme doit être arménienne, avec ses seins aussi gros que la tête. L’homme qui l’accompagne est à mon avis un Persan. En revanche, je suis incapable de différencier un Juif d’un Arabe autrement que par leurs vêtements. Par exemple, cet homme qui s’avance a la tête couverte d’un turban blanc, ce que l’islam interdit à un juif ou à un chrétien : ce doit donc être un musulman...
Ses suppositions furent interrompues net, car nous fumes presque renversés par la course folle d’un cheval de guerre mené à une allure démentielle dans les rues étranglées de la ville. La croix aux huit pointes dessinée sur le surcot du chevalier le désignait comme appartenant à l’ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Il passa au milieu d’un bruyant cliquetis de chaînes et d’un craquement de cuir, sans même un geste de tête ni un mot d’excuse à l’égard des frères chrétiens que nous étions cependant pour lui.
Nous arrivâmes dans le quartier où s’élevaient les bâtiments dévolus aux Vénitiens, et les porteurs nous laissèrent devant l’une des auberges. Son tenancier nous accueillit à l’entrée, échangeant de profondes salutations et des souhaits de bienvenue au langage fleuri avec mon père. Bien qu’Arabe, le propriétaire de céans s’exprimait en dialecte vénitien.
— Que la paix soit sur vous, mes bons seigneurs.
— La paix soit sur toi également, répondit mon père.
— Qu’Allah vous procure vigueur et santé.
— Nous sommes forts et bien portants, grâce à lui.
— C’est un jour béni qui vous conduit à ma porte, mes seigneurs. Mais Allah vous a bien servis en vous menant jusqu’à moi. Mon établissement tient à votre disposition des lits propres, un hammam qui vous permettra de vous délasser et le meilleur couvert d’Akko. À l’heure où je vous parle, un agneau farci de pistaches est déjà en préparation pour votre prochain repas. C’est pour moi un honneur que de pouvoir vous servir, et mon misérable nom est Ishaq. Puissiez-vous le prononcer sans trop de mépris.
Nous nous présentâmes à notre tour, et le tenancier nous salua l’un après l’autre, ainsi que les domestiques, du nom de « cheikh Folo ». Les Arabes ne possédant pas la lettre p dans leur langage, sa prononciation leur est très difficile. Et tandis que nous autres « Folo » installions nos affaires dans nos chambres, je demandai à mon père et à mon oncle, intrigué :
— Comment est-il possible qu’un Sarrasin se montre aussi prévenant et hospitalier à notre égard, alors que nous sommes ses ennemis ?
Ce fut mon oncle qui répondit :
— Ne va pas croire que tous les Arabes soient engagés dans le djihad, puisque tel est le nom qu’ils donnent à leur guerre sainte contre la Chrétienté. Ceux d’ici font de bien trop juteux profits pour prendre parti, même par égard pour leurs camarades musulmans.
— Il y a de bons Arabes, et il y en a aussi de mauvais, assura doctement mon père. Ceux qui, à l’heure actuelle, venus de toute la Méditerranée orientale, combattent les chrétiens en Terre sainte, sont les Mamelouks d’Egypte : indéniablement, ceux-là sont de très mauvais Arabes.
Quand nous eûmes achevé de déballer ce dont nous aurions besoin durant notre séjour à Acre, nous nous rendîmes au hammam de l’auberge. Cette invention, je le confie, rejoint dans mon esprit le niveau des plus grandes découvertes faites par les Arabes, tels les chiffres et l’arithmétique, ou l’abaque qui permet de compter. Un hammam n’est rien d’autre qu’une pièce emplie de vapeur que l’on obtient en jetant de l’eau sur des pierres surchauffées. Mais dès que nous eûmes passé un certain temps assis sur des bancs à suer copieusement, une demi-douzaine de serviteurs entrèrent et nous firent leurs salutations :
— Que ce bain vous procure à la fois plaisir et santé, mes seigneurs.
Après quoi ils nous aidèrent à nous allonger sur les bancs et nous demandèrent de ne plus bouger. Puis deux hommes prirent en charge chacun d’entre nous et, de leurs quatre mains gantées d’un chanvre assez rude, ils entreprirent de nous masser sur toute la surface du corps, aussi longuement que vigoureusement. Au fil de leur massage, la crasse et le sel accumulés sous notre peau au cours du voyage s’en dégagèrent sous la forme de longs rouleaux gris. Nous nous serions pour notre part estimés assez propres dès cet instant, mais ils continuèrent à nous malaxer, faisant sourdre de notre épiderme encore un peu de salissure, comme de microscopiques vers grisâtres.
Quand notre corps eut fini d’exsuder ses impuretés et que nous fûmes tous trois rougis de l’action conjuguée de la vapeur et des massages, les hommes proposèrent de nous épiler entièrement le corps. Mon père déclina l’offre, je fis de même. Ayant rasé le jour même la maigre barbe que je possédais, je souhaitais conserver intacte la pilosité que je pouvais posséder par ailleurs. Au terme d’un instant de réflexion, oncle Matteo demanda aux serviteurs de le débarrasser de sa toison pubienne, sans toucher pour autant à sa barbe ni aux poils de sa poitrine. Aussitôt, deux des hommes, les plus jeunes et les plus élégants, se mirent activement à la tâche. Ils étalèrent sur sa zone pubienne un onguent brun foncé, et la noire forêt qui la couvrait commença de disparaître, telle de la fumée qui se dissipe. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, il fut à cet endroit aussi imberbe que l’était Doris Tagiabue.
— Ce baume est un miracle, assura-t-il, admiratif, en se regardant d’en haut.
— En vérité, on peut le dire, cheikh Folo, confirma l’un des jeunes hommes, souriant largement tout en le lorgnant d’un regard concupiscent. Votre sexe ainsi épilé n’en est que plus visible et il s’érige à présent fièrement, aussi beau qu’une lance de guerre. Il est désormais telle une véritable torche capable de guider votre bien-aimée dans la nuit. Quel dommage que le cheikh ne soit pas circoncis, afin que la prune brillante de ce vigoureux étendard puisse être encore plus facile à observer, à admirer et à...
— Bon, bon, ça va ! Dis-moi, peut-on acheter de cet onguent ?
— Mais certainement. Il suffit de me le demander, cheikh, et je courrai jusque chez l’apothicaire pour vous en rapporter une jatte pleine, ou même plusieurs, si vous le souhaitez.
— Tu y penses comme à une marchandise éventuelle, Matteo ? interrogea mon père. Si tu veux mon avis, je ne vois pas le moindre débouché possible pour ce produit à Venise. Un Vénitien envisage le moindre duvet sur son fruit comme un trésor.
— Mais c’est vers l’est que nous nous dirigeons, Nico. Rappelle-toi, la plupart des peuples orientaux considèrent la pilosité comme une souillure, et ce quel que soit le sexe. Si ce baume n’est point ici trop onéreux, nous pourrions le revendre là-bas avec profit.
Sur ce, il ordonna à son masseur :
— Cesse de me caresser, jeune homme, et allons-y pour le bain.
Les serviteurs nous lavèrent alors des pieds à la tête, utilisant un savon crémeux, puis nettoyèrent nos barbes et nos cheveux à l’aide d’une odorante eau de rose, avant de nous sécher avec des serviettes fort douces au parfum de musc. Lorsque nous fumes rhabillés, ils nous servirent des boissons rafraîchissantes à base de jus de citron, afin de nous réhydrater après cette exposition à la chaleur. Je quittai le hammam avec une sensation de propreté telle que je n’en avais jamais éprouvée auparavant, animé de la reconnaissance la plus sincère à l’égard de cette invention arabe. Je devais y avoir souvent recours par la suite, et la seule chose dont j’aie jamais eu à me plaindre à ce sujet, c’est que tant d’Arabes eux-mêmes préfèrent la crasse et la puanteur à la propreté que procure cette pratique.
Bien que les sommes que nous lui versions eussent mérité qu’il nous nourrît exclusivement de nectar et d’ambroisie, il faut bien reconnaître que notre cicérone, Ishaq, n’avait pas menti au sujet de la qualité des mets proposés dans son auberge. Le repas du premier soir fut son agneau truffé aux pistaches, servi avec du riz et des concombres émincés et assaisonnés au jus de citron, suivi d’une préparation composée de pulpe de grenade sucrée, délicatement parfumée aux amandes râpées. Tout était délicieux. Mais ce qui me transporta le plus fut le breuvage qui accompagnait ces plats. Selon ce que m’expliqua Ishaq, il s’agissait d’une décoction de baies mûres infusées dans de l’eau chaude, nommée qahwah. Ce mot arabe signifie « vin », mais ce n’en est pas, la religion des Arabes interdisant tout alcool. Si sa couleur brun-grenat pourrait rappeler celle d’un barolo du Piémont, il n’en a ni l’arôme puissant ni le léger arrière-goût de violette. Sa saveur n’est ni douce ni amère, comme c’est parfois le cas pour certains vins. Il ne procure pas non plus l’ivresse, ni ne provoque la gueule de bois du lendemain. Cependant, il réjouit bel et bien le cœur, avive les sens, et, comme l’assure Ishaq, il suffit à un voyageur ou à un guerrier d’en avaler quelques verres pour prendre la route ou marcher au combat de longues heures, l’âme ardente et sans fatigue.
Le repas nous fut servi sur une nappe posée à même le sol, les convives étant assis autour. Aucun couvert ne nous ayant été fourni, nous eûmes donc recours, pour découper, aux couteaux que nous portions à la ceinture, utilisant la pointe pour piquer les morceaux de viande, à la place des petites broches que nous aurions employées chez nous. En l’absence de celles-ci ou de cuillers, nous dégustâmes l’agneau, le riz ainsi que les douceurs qui l’accompagnaient avec les doigts.
— Seulement entre le pouce, l’index et le majeur de la main droite, me recommanda mon père à voix basse. Les doigts de la main gauche sont considérés par les Arabes comme impurs, car employés pour s’essuyer le derrière. De même, veille à t’asseoir appuyé sur ta hanche gauche, n’attrape avec les doigts que de petites portions de nourriture, mâche longuement chaque bouchée et ne regarde surtout pas les autres convives de ton dîner pendant qu’ils mangent : tu les mettrais dans l’embarras, et ils en perdraient l’appétit.
Je pus observer par la suite que les mains d’un Arabe peuvent être très expressives. Si, pendant qu’il vous parle, il se caresse la barbe, son bien le plus précieux, c’est qu’il vous jure par celle-ci qu’il dit la vérité. S’il se touche l’œil de son index, il approuve vos dires ou consent à votre demande. S’il porte la main à sa tête, il fait le vœu, par ce signe, que celle-ci vous restera toujours sincère. Si, en revanche, il accomplit le moindre de ces gestes de la main gauche, c’est qu’il se moque tout simplement de vous. Enfin, s’il en vient à vous toucher de cette même main gauche, il n’y a pas pire insulte.